ALTENOR_VIEW_FINAL

La Sagesse des CampagnesÉpisode 2


Synopsis

Continuez les aventures de Mauve, l’ingénue campagnarde maintenant apprentie marchande !

Auteur IRL

Cedric Neumann & Laureline Brun


Episode 2

« -Mauve ! Tu es réveillée ? » dit une voix féminine.

J’ouvris les yeux lentement. Nepta, une ravissante petite fille, m’appelait. Elle avait été ma première amie ici, lorsque j’avais emménagé chez Simiar. Ce sticis était le correspondant commercial de mon père dans la cité. C’était le maître marchand que j’avais rencontré brièvement lors de ma première visite. Il avait proposé à mon père de me prendre en apprentissage, c’était inespéré !

Mon rêve de vivre dans la magnifique cité d’Altenor s’était réalisé ce jour-là. J’avais immédiatement accepté ! Mais mes parents avaient mis un an à céder… Je sais maintenant que c’est une éternité pour un sticis vivant au rythme des marées. C’était un miracle qu’il n’ait pas pris un autre apprenti entre-temps.

En tous cas, au final, je fus comblé de revoir cette ville qui hantait mes pensées. La réalité des débuts fut extrêmement difficile, il me fallut prendre mes marques, mais l’accueil chaleureux du groupe de Simiar (son banc) m’aida à m’adapter.

En l’espace de quelques mois, ils étaient presque devenus une seconde famille. Il faut dire que les sticis sont facile à comprendre pour peu qu’on vive dans l’instant avec eux, qu’on profite et qu’on traite des sujets au moment qu’ils jugent opportuns. Son banc avait fait preuve d’une certaine tolérance à mon égard tout en m’apprenant les us et coutumes de la cité.

« -Mauve ! Tu m’écoutes ? M’interpella de nouveau la petite voix.

-Oh euh oui, excuse-moi Nepta…

-Père t’appelle ! Il veut te voir d’urgence. Il t’attend dans son bureau et ne m’a pas compté les écailles. T’as vraiment de la chance qu’il te parle de ses secrets à toi, j’ai bientôt dix ans ! il pourrait me faire confiance quand même… »

J’émis un léger rire à la vue de sa moue mécontente, puis lui caressait la tête avant de me lever. J’adorais aussi cette expression d’écailles qui signifiait ne pas donner de détails.

« -Ne t’inquiète pas Nepta, il ne me dit pas grand-chose, juste des contes de marchands. Je suis sûre qu’un jour ton père fera de toi une grande marchande et te confiera de vrais secrets ! Mais en attendant, tu devrais peut-être aller t’habiller, concluais-je en riant de nouveau ».

La petite baissa les yeux sur ses vêtements et, réalisant qu’elle portait encore sa chemise de nuit, elle déguerpit aussitôt se changer. Je la regardais s’éloigner en souriant. Elle était vraiment adorable ; sa frimousse scintillante me remplissait de joie chaque jour.

Après ce réveil des plus agréables, je m’habillai rapidement et me mis en route pour le bureau de mon maître, intriguée par cette convocation soudaine. De ce que j’avais vu jusqu’à présent, il se rendait rarement dans son bureau… et je n’y avais jamais été invitée. Quel sujet allions-nous aborder ?

Je frappai doucement.

« – Mauve ? Entre, je t’en prie. »

Je découvris Simiar paré d’une tenue des plus onéreuses. Mon excitation monta en flèche alors que je pénétrais dans la pièce.

« – Approche, dit-il, en me faisant signe de m’installer face à lui. Je veux que tu m’accompagnes pour régler une affaire importante. Je pense qu’il est temps pour toi. Ecoute… »

Je hochais vigoureusement la tête, heureuse de la tournure que prenait la discussion.

« – Je vais t’amener rencontrer quelqu’un de très important : Linbay, une marchande du port. C’est une sticis extrêmement influente et dure en affaire. Nous allons nous amuser mais je vais devoir faire appel à tous mes talents de négociateur. C’est le type de situation que tu seras aussi amenée à affronter, alors observe et écoute tout ce qui se dit, et surtout, tiens-toi à la perfection. A ce propos, nous serons accompagnés de… »

Ses lèvres, ses nageoires faciales et ses ouïes bougeaient toujours, mais je ne l’écoutais déjà plus. J’allais rencontrer la fameuse Linbay ! Je remerciais silencieusement l’Atorium pour cette opportunité lorsque le regard de mon maître se posa sur moi, un petit sourire amusé aux lèvres.

« -Bon, je te fais confiance Mauve, ne me déçois pas. Nous partons dans une demi-heure, rendez-vous devant mon bureau. Ne sois pas en retard. »

Je filai alors vers ma chambre et enfilai les plus beaux vêtements mis à ma disposition. Je me devais d’être parfaite pour cette rencontre. Une fois devant le bureau du maître, j’étais au summum de mon excitation. Ce dernier sourit à la vue de ma tenue, il appréciait mon choix. Une fois montés dans sa carriole, il commença à m’expliquer les détails de la négociation.

« -Nous allons proposer de rares atoriums, utiles pour le combat et l’amélioration des armes. En réalité, nous servons d’intermédiaires entre la guilde des dockers et la milice d’une dynastie. Ils préfèrent nous acheter les produits à nous, plutôt que de risquer d’être associés à une guilde des ombres. Cela profite à nos affaires, conclut-il avec un sourire. Nous allons essayer d’obtenir le maximum de ces petits bijoux, contre un minimum de sacs de grains et caisses d’herbes séchées, de tonneaux de nectar de pucerins… Nos autres alternatives sont peu prometteuses et moins lucratives. Notre atout sera ce magnifique cadran atori, je l’ai négocié la semaine dernière. Cet objet est très recherché lorsqu’une épreuve approche. Il va nous falloir le mettre en valeur et bien l’utiliser, c’est la chose la plus précieuse que nous échangeons. »

Je hochais la tête, ayant bien compris la stratégie commerciale de mon chef : il comptait attendre un peu, puis proposer cet atout à l’échange, en deuxième rideau. Il espère ainsi perturber Linbay et récupérer le plus de marchandises possibles. J’avais déjà hâte !

Nous arrivâmes rapidement sur les quais, où se situait la guilde des dockers. Je lissai rapidement mon vêtement de la main gauche, pris une grande inspiration, et emboitai le pas de Simiar qui descendait.

Un docker ou un marin, difficile de les distinguer, aussi grand que large nous attendait devant d’imposantes portes. Il nous invita à entrer. Evidemment, me dis-je, une négociation aussi importante ne pouvait être effectuée dans la rue, aux yeux de tous. Là, au milieu de caisses et de tonneaux, nous attendîmes ce qui me sembla être une éternité ! Tout le monde était anxieux. Même mes mouches semblaient ne plus vouloir bouger de leur perchoir. Je notai plusieurs fois que les gardes jouaient avec leurs armes. L’un d’entre avait un tatouage tout frais, les rougeurs et le sang qui perlait le démanger, il n’avait pas l’air de souffir. Il se grattait souvent et s’écorchait en observant les ombres de la pièce.

Le docker revint avec une femme. Elle nous guida vers une large pièce, somptueuse. Cet endroit était clairement fait pour les affaires : les seuls meubles qu’il comportait étaient des chaises et une table, et tout en ces lieux respiraient la puissance. Des sculptures bizarres et de sombres tableaux trônaient fièrement aux quatre coins de la pièce ; une algue sanguine flottait dans un tube géant au milieu de cadavres desséchées ; des alters, des documents et un poignard dont le pommeau émoussé avait dû représenter un être tentaculaire traînaient sur la table ronde. Au moins deux atoriums dont l’utilité m’échappait venait achever cette décoration pour le moins excentrique.

Mon maître et moi prîmes places en face de Linbay et de ses associés, secondés immédiatement par nos hommes. Les échanges de politesse dans les langues de toutes les espèces présentes commencèrent.

Linbay, en plein centre, retint toute mon attention, elle m’impressionnait ; elle dégageait une prestance et une noblesse indéniable. Ses yeux reflétaient une immense sagesse. Je me sentis idiote en la regardant. Mes beaux vêtements ressemblaient à des loques à côté des étoffes précieuses qui couvraient son corps mi-femme mi-poisson. Mais il fallait que je me ressaisisse, ce deal était d’une importance capitale pour mon maître, et je devais faire bonne figure, pour lui et pour mon avenir.

Je saluai respectueusement la cheffe de cette assemblée.

« -Laissez-moi vous présenter les atoriums que vous êtes venus acquérir, commença Linbay en posant une grosse boîte sur la table. » La discussion débutait dans le vif du sujet ! Mes jambes se mirent à trembler.

Elle l’ouvrit et en sortit divers objets, de couleur et de formes variés, et se mit à expliquer leurs usages, en insistant bien sur leur utilité, leur rareté et leur grande valeur. Mon maître se contentait d’acquiescer, commentant de temps à autre pour confirmer les éloges que Linbay faisait des atoriums. Il était concentré sur la sticis et ne se préoccupait que d’elle. J’avais la gorge sèche. La discussion était si cordiale que l’on aurait pu croire que Simiar et la marchande étaient de bons amis. Mais l’objectif de cette dernière ne tarda pas à se dévoiler.

« -Alors, qu’avez-vous à me proposer en échange ? » Questionna finalement Linbay.

Il était temps, mon maître allait déployer toutes ses meilleures stratégies commerciales. J’ouvris toutes mes écoutilles, fin prête à recevoir cet enseignement. Simiar ne dit rien mais fit parler le troisième membre de l’équipe. Ce dernier sortit à son tour quelques boites, tout en précisant que les sacs et les caisses étaient sur un bateau et seraient délivrés dans les plus brefs délais un fois l’accord conclu. Il exposa ses biens, leur qualité, la provenance vantant également leurs mérites et leurs effets, mais Linbay restait de marbre, une véritable mer d’huile, le calme plat d’une journée de pétole. J’avais mal au ventre. Finalement elle fronça les sourcils. Je commençais à paniquer ; était-ce une situation normale ? Simiar était-il sur le point de se faire refuser le deal ? Il semblait calme mais je le savais tendu. Alors qu’il sortait un coffret, j’avais reconnu un imperceptible tressaillement de sa nageoire dorsale, le même que j’avais remarqué lorsqu’il grondait sérieusement Nepta.

« – Je pense que nous avons en notre possession un objet qui pourrait grandement vous intéresser. Permettez-moi maintenant de vous présenter ceci. » L’une de mes jambes continuait de trembler et mon ventre commençait à se nouer. J’avais la gorge complètement desséchée. Quelque chose clochait. Je me mis à observer avec un œil neuf les armes et objets, tous dangereux, de cette pièce…

Simiar ouvrit la petite boite contenant le cadran atori.

« – Je ne vous ferai pas l’affront de vous expliquer de quoi il s’agit. Mais j’aimerai tout de même vous soulignez le fait qu’une Epreuve aura bientôt lieu, et que cet objet pourrait être un grand atout pour votre guilde. Je suis sûre que de nombreuses ombres seraient invincibles avec un pouvoir tel que celui-ci. »

Mon sang battait dans mes tempes, quelque chose clochait ! j’en étais sûre. Je fis signe à Simiar mais soit j’étais trop discrète car je ne voulais pas être vue, soit il était trop concentré pour faire attention. Nos gardes étaient sortis juste après notre entrée. Nous étions seuls face à 4 dockers au milieu d’une pièce dangereuse.

Nerveusement à bout, je ne pus m’empêcher d’intervenir, sous le regard interloqué de mon maître.

Aussi fermement que possible, je levais ma main tremblante et je refermais le coffret.

« – Nous savons, dis-je, bluffant. Si vous voulez faire affaire avec nous vous devriez être plus honnête avec mon maître et si nous ne sortons pas d’ici, nos commanditaires savent où nous sommes » Silence de mort.

Mon maître avait quasi immédiatement retrouvé son facies impassible et il regardait Linbay avec intensité. Il devait me maudire. Mon esprit était en fusion, je calculais tout en même temps : quoi jeter sur qui, le temps qu’il nous faudrait pour sortir, comment éviter le crochet du docker qui me faisait face, l’allonge de ma main sur la dague ; et je doutais de ma folie …

« – Clap … Clap … Clap … (lents applaudissements). Comment avez-vous su ? Quel atorium ou magie avez-vous utilisés ? dit une seconde Linbay qui sortait de l’ombre. » Nous respirions à peine. « J’aime les gens courageux et impulsifs. » Sa voie était chaude et dénuée de menace, elle semblait amusée. La personne en face de nous céda sa place avant de se retirer respectueusement et complètement, quittant la salle.

Je m’asseyais alors doucement, le souffle court, prenant encore plus peur de ma toute récente audace instinctive. Je me sentais mieux et mal à la fois, ma jambe était tétanisée et mon ventre quittait mon abdomen. Anxieuse, je rougis légèrement et redressais les yeux vers Linbay. Cette dernière me sourit légèrement et recommença la discussion avec Simiar. En bon vrai barracuda commerçant, ce dernier reprit la négociation avec la ferme intention de profiter de la situation. La joute verbale continua longtemps. Au petit matin le deal était conclu.

Au moment de sortir, Linbay m’adressa la parole.

« – Je t’aime bien petite, tu as du cran. Si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver. »

A ces mots, ses dockers nous escortèrent vers l’entrée du bâtiment et ce fut fini. Tout s’était passé si étrangement. J’avais failli nous faire tuer mais j’avais eu raison, il y avait bien quelque chose de louche et j’avais obtenu les faveurs de Linbay, oui c’était bien moi qui l’avais fait. J’avais réussi ! Je me retournai alors vers Simiar, folle de joie. Ses yeux jaunes me fixèrent :

« – Félicitations Mauve. Moi qui croyais te faire une faveur en t’emmenant aujourd’hui, on dirait que c’est toi qui m’as honoré de ta présence. »

Il marqua une pause avant de reprendre.

« – A partir de maintenant, tu seras officiellement mon associée, ce qui signifie plus d »autonomie mais aussi plus de devoir. Je te confierai des missions à effectuer seule. Je te ferais aménager un bureau dans une des chambres d’amis. Comment as-tu su pour Linbay ?

– Je, je, je ne savais pas. J’ai juste senti quelque chose et j’ai agi.

– Bien, dit-il, pensif. Savoir sentir une vague et s’y glisser au bon moment est une compétence importante. »

Je me retins de sauter de joie, et remerciai vivement mon maître, enfin… mon associé.

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