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La Sagesse des CampagnesÉpisode 3


Synopsis

Les aventures s’enchaînent, le danger monte…

Auteur IRL

Cedric Neumann & Laureline Brun


Épisode 3

Cela faisait déjà 21 lunes bleues que mon maître m’avait promue au rang d’associée, j’avais conclu plusieurs affaires et malgré quelques négociations perdantes, j’avais accumulé une respectable pile d’alters. Plus haute que ma famille n’en avait jamais vue ! En sirotant un dé de nectar pucerin, je rêvais à mon frère et son purin, cette fortune le rendrait jaloux ; ma mère et sa prudence seraient effrayées et j’imaginais mon père sur son chariot, fier comme un paon. Ils me manquaient et j’aimais à m’imaginer les retrouver et leur compter mes succès.

Un joyeux Simiar passa le rideau. Ses nageoires se colorèrent à la vue du calice. Il commença un sermon. Je répondis agressivement et le ton monta.

Ce n’était pas la première fois qu’il m’attrapait à ce sujet et cela m’énervait. Je ne comprenais pas ses réprimandes alors que je réussissais brillamment … j’étais son associé maintenant ! Il aurait dû s’annoncer avant de rentrer dans mon bureau.

Le ton remonta d’un cran et la tempête gronda pendant 1 minute. Au bout d’une autre minute silencieuse qui sembla durer une éternité, il finit par dire : « puisque tu es si expérimentée, tu n’as qu’à trouver et vendre des atoriums ! ». Encore irritée, je répondis spontanément « Et bien d’accord ! ».

2 heures plus tard, seule, je regrettai ces paroles mais j’en voulais toujours à Simiar. Je savais aussi ne plus pouvoir revenir en arrière. La plupart des sticis ne regardent pas en arrière et mon maître, sous ses airs de goujon, était un barracuda aussi têtu qu’un cachalot. Il me fallait réussir ce défi.

3 semaines plus tard, j’étais enfoncée dans la mélasse. J’avais certes réussi à mettre la main sur un atorium, mais j’avais pour cela dépensé tout mon pécule durement gagné, et en plus, je ne voyais qu’un seul endroit d’où je pourrai en tirer un bénéfice. Ce lieu était dangereux, et réputé pour être remplis d’individus ayant un attrait tout particulier pour la violence. Je ne voulais pas y aller seule.

Je faisais tournoyer le dé à nectar entre mes doigts. « …de beaux reflets cuivrés… » dis-je, « …la peau des marins… » soupirai-je, « Linbay ! » m’écriai-je finalement ! La sticis qui m’avait remarqué lors de mon habile intervention était un atout dans ma manche, le dernier, pour être précis. Je me rendis donc au QG des dockers sans en informer Simiar.

Une fois devant la porte, je déglutis lentement : je crois bien que j’avais le trac. Enfin non, je peux l’admettre : j’avais carrément la trouille. Je n’avais quasiment rien à offrir et je basais tout sur quelques mots échangés lors d’une négociation improbable.

Alors que je me posais davantage de questions, un cohors à l’allure patibulaire apparu dans l’embrasure. Il parut analyser chaque trait de mon visage, enfin je crois, car il est toujours difficile de savoir ce que des yeux à facettes regardent. Il/elle m’ouvrit et m’invita à entrer d’un cliquetis sonore communément utilisé par son espèce pour acquiescer.

Trois couloirs plus loin, nous étions arrivés. J’y étais. J’avais à seulement quelques mètres de moi la patronne de cet endroit, et en écailles, chair et en arrêtes cette fois-ci !

« -Bonjour Mauve, que me vaut le plaisir de ta visite ? Un deal à me proposer ? Me demanda la sticis. » Je tentais tant bien que mal de ne pas paraître impressionnée par l’aura que dégageait mon interlocutrice. Elle était opulente et corpulente, elle était belle.

« – Oui et non. C’est bien pour un deal que je suis là, mais pas avec vous. Je viens solliciter votre aide pour une escorte.

– Ah, un travail dangereux…

– Mon maître a en sa possession un atorium de qualité, qu’il veut que je vende à bon prix. Etant donné qu’il sert de source lumineuse, je compte faire affaire avec des habitants des souterrains.

– Les souterrains, ce n’est pas mon domaine… »

Je continuais. Ses remarques aussi, et après chacune d’entre-elles, mon expérience marchande me disait qu’elle ne cherchait qu’à alourdir le filet et à préparer sa négociation.

« -J’ai notamment en tête Fléyas du quartier humain du troisième anneau, et Migolia, la marchande cohors du premier anneau. Mais vous n’êtes pas sans savoir à quel point ces lieux peuvent se révéler dangereux, et je ne dispose d’aucun guerrier pour assurer ma sécurité.

– des guerriers…

– C’est pourquoi je suis venue vous demander de bien vouloir me prêter quelques-uns de vos hommes, pour qu’ils me protègent durant cette visite.

– Mes hommes… »

Un silence aquatique remplit la pièce. N’y tenant plus, je finis par rompre cette étrange ambiance.

« – Il est bien évident qu’en échange, je vous donnerai une part des bénéfices que je ferai. Je repris mon souffle et relevais la tête vers mon interlocutrice, l’estomac noué. Linbay me vit mal-à-l’aise et éclata de rire.

– Tu as bien fait, j’aime quand la marée amène quelque chose d’inattendu sur la grève et je m’étais engagée à t’aider. Je suis OK si partage à 60/40. 60 pour les dockers et 40 pour toi.

– 60 ?

– Oui. Si tu es ici, dit Linbay, c’est que tu as besoin de moi. Un cerbion ne coûte pas cher, je suppose donc que tu n’as plus d’argent. Un lieu risqué, en dehors de mon territoire et pas d’option pour toi implique une grosse récompense pour les dockers. N’est-ce pas ? Considère cela comme une leçon de marchandage car je t’aime bien. Normalement j’aurai refusé. »

Mi-dépitée, mi-contente, je me rappelais une parole de Simiar : « Parfois, un mauvais deal vaut parfois mieux que pas de deal du tout » et j’admirais la perspicacité commerçante de Linbay.

« -OK, dis-je.

– Parfait ! souria Linbay. Jack, avance. » dit-elle à l’intention d’un des hommes qui étaient postés au fond de la salle.

Celui qui s’était approché me dévisagea avec une certaine curiosité ; il semblait impatient de voir de plus près qui était la petite protégée de sa chef. Sous ses allures de vieux briscard penché sur la boisson, je pouvais voir dans ses yeux une étrange étincelle s’animer lorsqu’il regardait Linbay. Pas de l’amour, loin de là à mon avis, mais une admiration certaine. La célèbre sticis me mettait sous la protection d’un fidèle et dévoué homme de main. Cela me rassura un peu et regonfla mon estime, mise à mal par cette négociation à sens unique.

Les détails furent arrangés dans l’heure qui suivit. J’aurais certainement pu mieux mener cette négociation, mais Jack à mes côtés et le soulagement d’avoir réussi à convaincre Linbay l’emportèrent. J’avais réussi, c’était l’essentiel pour moi ! Il ne me restait plus qu’à attendre le lendemain pour exécuter la seconde partie de l’opération et vendre l’atorium lumineux.

Le reste de la journée défila en une fraction de seconde, et déjà, les gardes de Linbay frappaient à la porte de Simiar. Ils étaient quatre, trois hommes et une femme, et ils n’avaient vraiment pas l’air commode. Je remarquai que Jack n’avait pas changé son pantalon et qu’un sabre pendait à sa ceinture. Un plastron rouillé protégeait aussi son torse. Sa carrure n’en était que plus impressionnante. Cela me rendit étonnamment joyeuse : maintenant, il suffisait d’y aller. J’avais une chance folle que ces gars-là soient de mon côté !

Après un bon quart d’heure de ruelles et plusieurs escaliers descendants, notre petite bande arriva enfin au passage que je voulais prendre pour descendre dans les profondeurs de la cité. Inutile de préciser que nous n’avions pas décoché un mot de tout le trajet, nous n’étions pas là pour ça.

Nous empruntâmes une échelle de corde pour descendre d’une trentaine de mètres. Ce n’était que la seconde fois de ma vie que j’utilisais un tel moyen de descente, et je dois bien avouer que je n’étais pas à l’aise. Pas que j’ai le vertige, au contraire ! J’avais maintes fois grimpé aux arbres du village, et j’étais souvent tombée de ces derniers… Mais ce tas de cordes et de planches branlant, menant vers des ténèbres de plus en plus opaques, ne me rassurait guère. Trois des gardes s’amusèrent à se provoquer. Ils firent référence à je ne sais quel mât de misaine, je suppose que des gars qui passent leur vie à grimper sur des bateaux, des tonneaux et des filets de déchargement sont habitués aux haubans. En tous cas, ils n’étaient pas du tout impressionnés par une échelle de corde et rigolaient. Seul Jack semblait sérieux et ne me quittait pas des yeux.

Cet accès aux souterrains était rustique, à l’image du quartier que nous venions de quitter. Dans les zones riches, des systèmes de monte-charge, des escaliers ou des plateformes permettent des voyages bien plus simples et confortables. La plupart étaient payants et de facto, inaccessible pour quelqu’un complètement sans le sou.

Après cette épreuve physique, je posais enfin pied à terre et balayais mon nouvel environnement du regard. Le paysage était semblable à celui du dessus de la cité, en plus sombre toutefois. On y voyait nettement moins bien, mais certaines veines d’énergie, des torches et parfois un atorium lumineux et des rais de lumière éclairaient inégalement les lieux. Nous n’étions pas encore au fond de la cité mais j’imaginais déjà l’obscurité profonde des niveaux inférieurs. Des endroits où la lumière du soleil ne s’infiltrait sans doute jamais.

En dehors des paysages, l’atmosphère était bien différente de celle à laquelle j’étais habituée. L’odeur était pesante. Les courants d’air variables et les ombres intimidantes. Je n’étais pas rassurée.

Nous nous mîmes en marche, avançant dans les tunnels en direction des quartiers marchands du premier anneau. Le même que j’avais parcouru le premier jour de mon arrivée à Altenor, il y a plusieurs années maintenant. En progressant dans ces lieux inconnus, nous observèrent différentes scènes : des rues très passantes, emplies de toutes les espèces, des entrées de galeries creusées par les hommes-insectes, des boutiques, des chantiers etc. Cela me rappela mes premières fois en Altenor. Je découvrais la ville souterraine.

Alors que je me dirigeais vers la demeure de Migolia, un passage qui semblait abandonné attira mon attention. Curieuse, je ne pus m’empêcher de regarder dans l’entrée. Une voix rauque s’éleva derrière moi : un de mes hommes venait de m’adresser la parole pour la première fois depuis le début de l’expédition.

« -C’est une galerie abandonnée, y en a pleins dans les profondeurs, bien plus que tu ne peux l’imaginer. C’est pour ça qu’on croise que des cohors ici, c’est leur spécialité, expliqua-t-il. Un peu comme les trous de sticis dans la flotte. Faut faire gaffe à ces passages, y a pas mal de gars louches et de voleurs qui s’y collent. »

Alors que je m’apprêtais à remercier le docker pour ses précieux renseignements, une voix gutturale parvint à mes oreilles : elle provenait de la galerie. Un frisson parcouru mon échine alors que je me tournais la tête vers l’origine du son.

« -Tcatcatcatca, c’est nous que tu traites de voleurs ? Tcatca. » Interrogea la voix, moqueuse et caquetante. Le cohors sorti de l’ombre, suivi de quelques-uns de ses semblables, visiblement prêts à en découdre.

« -Tu vois, tci, je t’avais bien dit qu’il y avait du mouvement dehors, commenta-t-il en s’adressant à un autre membre de la bande. Les vibrations, ça me connaît. Tcatcitcatci. »

Tous ricanèrent, alors que d’autres cohors sortaient à leur tour du passage. Je sentis mes hommes se tendre : la situation était sur le point de dégénérer.

« – Qu’est-ce que nous avons là ? Commença celui qui semblait être le chef de la bande, tout en s’approchant de moi. Un petit groupe de dockers ? qui escorte une gamine ? dans les profondeurs. Je ne savais pas que les débardeurs s’étaient mis au proxénétisme, ricana-t-il en tendant sa main vers ma joue. »

Mais alors que sa chitine allait toucher ma peau, Jack saisit violemment le tarsomère que le cohors approchait de mon visage et le tordit. La chitine ne cassa pas mais la torsion exercée sur le joint fit chuinter l’articulation et le cohors retira son bras.

« – Pas touche, connard ! Toi et tes p’tits potes vous allez gentiment dégager de notre chemin et tout va bien se passer, pigé ? »

J’en profitai pour me ressaisir et mettre ma main sur la dague cachée dans l’étoffe de ma jupe. Il fallait à tout prix que je reprenne le contrôle de la situation. Les hommes de main de Linbay et les cohors se jaugeaient avec défiance, prêts à se sauter à la gorge à l’instant, il suffisait qu’un chef fasse mine de donner un ordre et tout déraperait.

« – STOP ! Je n’aurais pas dû venir observer votre galerie, je ne voulais en aucun cas vous offenser où vous menacer. Nous allons partir. C’est mieux pour nos deux partis et cela nous épargnera un affrontement inutile. Je doute que vous vouliez entrer en conflit avec les dockers, et je ne veux aucun mal aux cohors des profondeurs. »

Un silence accueilli mes paroles, alors que le chef de nos opposants considérait ma proposition.

« – Déguerpissez. Tcatcatca. Mais ne vous avisez plus de venir fouiner vers chez nous. TCA !»

Je poussais un discret soupir de soulagement et tournais le dos aux habitants de la galerie quand tout d’un coup, je fus brutalement projetée au sol ! Le souffle coupé. Un sous-fifre haineux me surplombait et approchait sa dague de ma gorge. Mais c’était sans compter sur Jack. Il saisit le cohors par une excroissance de chitine et le projeta comme un vulgaire bout de bois. Le mur de la galerie arrêta son vol dans un craquement sourd. Je restais bouche-bée devant l’apparence de mon sauveur : son harnais luisait de mille feux, il éclairait toute la zone environnante et semblait renfermer une puissance dépassant l’entendement. L’insecte écrasé sur le mur ne bougeait plus, les autres cohors reculèrent à la vue de ce nouveau Jack. Ils ramassèrent leur camarade et disparurent.

Le reste du voyage se déroula sans encombre et dans le silence.

J’avais mal, sans doute une côte fêlée et plusieurs contusions sur le dos et l’arrière de la tête.

Cela ne m’empêcha pas de vendre l’atorium à Migolia et d’en tirer un très bon prix. J’allais pouvoir pavaner devant Simiar. Mais je n’en avais que faire, mon esprit était maintenant obnubilé par cet objet débordant de magie que j’avais vu sur Jack.

Sans doute un atorium spécifique, il m’en fallait un, à tout prix !

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